
Il y a une intimité étrange — presque clandestine — dans la musique de Yaeji, qui donne l’impression d’un secret glissé au creux d’une foule qui danse. Les basses y sont lourdes et patientes, les textures ambient montent et redescendent comme des vagues, tandis qu’une voix à la fois fragile et précise navigue sans effort entre l’anglais et le coréen. Ainsi, loin de crier pour se faire entendre, sa musique s’invite et s’attarde, créant une proximité singulière au milieu du tumulte.
Originaire du quartier de Flushing, dans le Queens, elle a grandi entre New York, Atlanta et Séoul, des géographies qui ont façonné sa sensibilité sonore et son rapport aux langues. En 2016 elle a émergé sur la scène avec des titres marquants comme "Guap" et "Drink I'm Sippin On", des morceaux qui ont rapidement dessiné les contours d’un style reconnaissable — un mélange de house, de hip‑hop et d’ambiances feutrées porté par des lignes de basse marquées et des voix chuchotées.
Pour la série Ctrl+B, nous l’avons retrouvée dans son studio éclectique, un espace où instruments, écrans et objets personnels se répondent. La discussion oscille entre détails techniques et confidences, et, de proche en proche, révèle une artiste qui pense la musique comme une pratique plutôt que comme un simple produit. De plus, ses anecdotes montrent combien le processus créatif peut servir à réorganiser des souvenirs et à donner du sens à des fractures intimes.
Au fil de l’entretien, il apparaît que ses concerts sont conçus comme des expériences réfléchies : non pas des standards promotionnels, mais des rituels où le son, l’espace et le silence se répondent pour provoquer une catharsis collective. En effet, elle explique comment chaque pause, chaque montée de basse et chaque retrait de texture participent à la construction d’un moment partagé, pensé pour faire sentir quelque chose de précis plutôt que pour simplement divertir.
Paru en 2023, With A Hammer ne sonne pas comme une simple accumulation de morceaux ; l’album creuse, épaissit les textures et déplace les structures pour maintenir la vulnérabilité au centre du geste. Là où beaucoup cherchent l’éclat immédiat, elle choisit la patience du travail qui défait pour mieux recomposer, un mouvement qui, selon elle, transforme le trauma en matière utile et parfois même en libération.
Le tour du studio offre un aperçu visuel et concret de son monde : câbles, synthés, écrans et quelques objets personnels qui disent autant que des paroles. Ce microcosme explicite le lien entre l’intime et la technique, et rappelle que la façon dont une pièce est aménagée influe sur la manière dont les idées s’y tiennent et s’y développent. Parue le 26 février 2026, cette conversation s’inscrit dans une suite d’échanges avec des créateurs pour qui la musique est terrain d’expérimentation et de guérison.
En fin de compte, la musique de Yaeji fonctionne comme une architecture intime : on y entre par des murmures, on s’y perd dans des couches sonores, puis on en ressort avec autre chose — une émotion déplacée, une mémoire recomposée, un espace un peu plus habitable.