
Quand je demande où en est le jazz, je réponds sans hésiter : de ma fenêtre, à La Nouvelle-Orléans, la vue est splendide. La ville n’est pas un musée poussiéreux ; elle vit le jazz, le blues et mille autres contagions sonores. Là-bas, les jeunes s’asseyent encore au piano aux côtés des anciens, et le métier — un peu rude, beaucoup d’amour — ne manque pas.
La Nouvelle-Orléans est le berceau du jazz. Dans cette ville, le passé et le présent cohabitent naturellement : on regarde derrière tout en avançant, et c’est précisément ce mélange qui maintient le genre vivant.
Née à Londres, je dois beaucoup à mon père, l’opéra Handel Owen, qui m’a donné en héritage une voix curieuse pour le blues joyeux. Très tôt, des femmes pianistes des années 1940‑50 ont fait basculer mon imaginaire : Nellie Lutcher, dont "Fine Brown Frame" m’a soufflée à cinq ans, et Julia Lee, reine du double sens avec des titres comme "My Man Stands Out" et "King Sized Papa". Ces artistes, leaders de leurs propres formations dans un milieu largement masculin, m’ont appris à être audacieuse et… unapologetic.
Quand le COVID a fermé les salles, j’ai choisi de me retourner vers ce que j’aimais. Le temps suspendu m’a poussée à exaucer un rêve de longue date : célébrer ces femmes qui m’avaient relevée. Avec mon groupe, The Gentlemen Callers, j’ai repris le piano et me suis installée au centre de la scène — pas par nostalgie, mais parce que ça faisait sens. Le rideau est revenu, et j’ai retrouvé le plaisir simple de faire sourire les gens.
Je ne suis pas une puriste du jazz : j’emprunte au blues, à la pop, au rock, parfois à la musique classique. Aujourd’hui, cette liberté résonne partout.
Des artistes comme Jon Batiste ou Trombone Shorty mélangent les codes sans complexe ; des jeunes talents, à l’image du prodige de 16 ans River Eckert, portent la musique de la ville plus loin. Mes concerts attirent un public plus jeune, notamment des femmes qui me disent souvent : « Je ne savais pas que j’aimais le jazz » ou « Je veux être sans peur comme toi ». Ces deux phrases me confirment que le relais se fait.
Mon nouvel album, Suit Yourself, a été enregistré aux Esplanade Studios de La Nouvelle‑Orléans et publié sur Twanky Records. Le disque mêle big band, jazz et blues ; il s’ouvre sur mon titre "That’s Why I Love My Baby", propose un duo avec Davell Crawford sur "Today I Sing the Blues" et offre ma version de "Evil Gal Blues" de Dinah Washington. J’accompagne aussi la sortie par un podcast, Unapologetically Judith Owen, qui remet en lumière ces femmes des années 1940‑50 — leur attitude, leur audace et leur héritage. Le jazz n’est pas mort : il se transforme, il s’amuse, et à La Nouvelle‑Orléans, il respire fort.